Oubliez les week-ends bucoliques sur la plage, toute idée d'évasion estivale et de chant des cigales sur un rivage mimosa. Parce que Bord de mer n'est rien de tout ça. Alors pourquoi un tel titre qui fleure bon les embruns salés et la lavande ? Parce qu'il est phonétiquement très proche de Borderline, et que c'est véritablement dans cette direction que nous conduit Véronique Olmi pour son premier roman. Et autant le savoir de suite avant d'en entamer la lecture, c'est un récit âpre (le mot est faible), difficile, qui fait mal. Et pourtant, nom de Dieu, qu'est-ce que c'est bien écrit ! 

Véronique OlmiQuinze ans après l'avoir lu, il me hante encore. Je n'étais pas encore papa à l'époque de ma lecture, et pourtant, je n'ai pas pu être indifférent à ce bouquin, ce qu'il raconte, l'histoire d'une mère isolée en perdition, qui essaie de refaire surface pour l'amour de ses deux petits garçons, qui s'accroche autant qu'elle peut mais qui n'y parvient pas.

"On s'efforce de vivre du mieux qu'on peut mais tout ça disparaît aussitôt. On se lève le matin mais ce matin-là n'existe pas plus que la nuit d'avant que tout le monde a déjà oubliée. On avance sur des précipices, je le sais depuis longtemps. Un pas en avant. Un pas dans le vide. Et on recommence. Pour aller où ? Personne ne le sait. Tout le monde s'en fout."

41CG97FN0TLJe me souviens encore de cette pluie qui, dès le début du bouquin, s'insinue et vous imprègne de partout, si froide, si désagréable, si humide. De ces enfants, si merveilleux. Qui captent bien qu'il y a quelque chose qui cloche, que c'est pas normal de partir en vacances en pleine nuit, hors période scolaire, vu qu'ils n'ont jamais quitté leur cité ! Et pourtant, ils s'efforcent de faire comme d'habitude, ne posent pas trop de questions, pas de questions qui dérangent, qui pourraient déranger l'illusion que tout est normal, que ça va être génial.

"Maman ! a crié Kevin quand il a vu que j’étais réveillée, et ça c’est merveilleux ! La façon dont un môme vous dit bonjour le matin, comme si vous étiez la surprise du jour, la bonne nouvelle qu’il attendait plus. Kevin, le matin, on dirait toujours que je lui ai manqué, je me demande où ses nuits l’emmènent pour qu’il ait l’impression de revenir de si loin. Quand il y a école Stan lui interdit de rentrer dans ma chambre je le sais bien, mais le dimanche souvent quand ils ont fini de regarder les dessins animés il se gêne pas, ah ça non, il saute sur mon lit et il me réclame un bisou péteur, c’est un bisou sur le ventre qui fait beaucoup de bruit, et ça le fait rire c’est incroyable, on dirait qu’il rit de s’entendre rire, qu’il profite de ce rire, qu’il s’amuse avec et je sais bien que ce rire-là il vous lâche dès que vous grandissez."

Elle les aime, ses gosses. Ces vacances, c'est pour fuir un quotidien à chier, c'est pour tenter de leur filer un peu de bonheur, pour qu'il l'engrange en eux, pour faire face à toute cette vie merdique qui gravite en permanence autour d'eux. Mais ça la rattrape et ça la lâche pas.

"La nuit je dors mal. L'angoisse. Je pourrais pas dire de quoi. C'est quelque chose de posé sur moi...comme si on s'asseyait sur moi, exactement. Je suis là pour personne. On est assis sur moi. Qui peut comprendre ça? La nuit on m'étouffe."

"(...)... alors j'ai passé ma main sur ses cheveux mouillés et j'ai eu envie de l'embrasser, mais je ne l'ai pas fait, je voulais pas le réveiller, c'est tellement incroyable de voir quelqu'un entrer dans le sommeil, où vont tous les gens qui dorment, est-ce qu'on se rencontre dans le sommeil, est-ce qu'il y a un pays des rêves, est-il possible d'atterrir dans le rêve de l'autre, non, non, il ne faut pas que je commence à suivre ces pensées-là, le psychiatre du dispensaire me l'a dit, il y a des idées qui amènent directement au fond du gouffre et je sais qu'il a raison."

"Quand ils se sont endormis tous les deux, pour moi ça été difficile. Ça s’est mis à parler tout seul dans ma tête, j’aime pas ça, c’est une sale bestiole la pensée."

Bord de mer, c'est l'histoire d'une dérive omnisciente, et c'est peut-être en cela que c'est le plus dérangeant. On n'est pas extérieur à ce qui se passe, on y prend part, on veut l'arrêter, la raisonner mais on est impuissant à empêcher le drame qu'on pressent, qui arrive. Qu'on n'excuse pas.

Ca fout un sale coup au moral et ça remue, on est comme en apnée jusqu'au bout. C'est court mais l'intensité est telle qu'il n'en fallait pas plus.

Un bouquin qui m'a marqué au fer rouge. Qu'on l'ait "aimé" ou pas, c'est une oeuvre forte qui secoue, qui choque. Une grande oeuvre assurément.