L'oeuvre est courte et pourtant, c'est une oeuvre "coup de poing", incroyablement visionnaire en son temps. Interdite dans cette Allemagne nazie que cette nouvelle épistolaire dénonce.

Je l'ai lue il y a une quinzaine d'années, mais elle m'a marqué durablement, de par la justesse de ton des lettres fictives que les deux protagonistes s'échangent entre 1932 et 1934. Ou quand l'amitié épistolaire tourne au drame et à l'incompréhension mutuelle.

Max et Martin sont tous deux allemands. L'un est juif, l'autre non, et leur amitié semble indéfectible. Ils s'expatrient pour fonder ensemble une galerie d'art en Californie mais, en 1932, Martin rentre en Allemagne. Au fil de leurs lettres, Max devient le témoin impuissant d'une contamination morale sournoise et terrifiante : Martin semble peu à peu gagné par l'idéologie du IIIème Reich.

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Si le titre "Inconnu à cette adresse" ("Address unknown" en VO ) peut sembler énigmatique de prime abord, il révèle à lui seul toute la force de cette nouvelle puisque cette formulation administrative est ce que le IIIème Reich tamponnait sur le courrier lorsque son destinataire avait été déporté.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, l'auteure, Kathrine Kressmann Taylor (1903-1997), une américaine d'origine allemande, diplômée en littérature et journalisme, est une banale mère de famille lorsqu'elle se lance dans l'écriture de ce livre. Sous l'impulsion de l'éditeur Whit Burnet (Story Magazine) selon lequel « cette histoire est trop forte pour avoir été écrite par une femme », l'écrivaine choisira d'ailleurs un pseudonyme masculin, Kressmann Taylor, pour cette unique raison. Pseudonyme qu'elle utilisera ensuite jusqu'à la fin de sa vie.

Ce livre fera d'elle, fin des années 30-début des années 40, la dénonciatrice emblématique de l'Allemagne nazie. Parce qu'en 60 pages à peine, elle réussit à capter, au travers de ses personnages et de la tragédie qu'ils tissent, l'Histoire en marche.

Kressmann Taylor

En voici quelques extraits :

"Cher vieux max,
Tu as certainement entendu parler de ce qui se passe ici, et je suppose que cela t'intéresse de savoir comment nous vivons les événements de l'intérieur. Franchement, Max, je crois qu'à nombre d'égards Hitler est bon pour l'Allemagne, mais je n'en suis pas sûr. Maintenant, c'est lui qui, de fait, est le chef du gouvernement. Je doute que Hindenburg lui-même puisse le déloger du fait qu'on l'a obligé à le placer au pouvoir. L'homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d'un fanatique. Mais je m'interroge : est-il complètement sain d'esprit ? Ses escouades en chemises brunes sont issues de la populace. Elles pillent, et elles ont commencé à persécuter les Juifs. Mais il ne s'agit peut-être là que d'incidents mineurs : la petite écume trouble qui se forme en surface quand bout le chaudron d'un grand mouvement. Car je te le dis, mon ami, c'est à l'émergence d'une force vive que nous assistons dans ce pays. Une force vive. Les gens se sentent stimulés, on s'en rend compte en marchant dans les rues, en entrant dans les magasins. Ils se sont débarrassés de leur désespoir comme on enlève un vieux manteau. Ils n'ont plus honte, ils croient de nouveau en l'avenir. Peut-être va-t-on trouver un moyen pour mettre fin à la misère. Quelque chose - j'ignore quoi - va se produire. On a trouvé un Guide !"

"Tu dis que nous persécutons les libéraux, que nous brûlons les livres. Tu devrais te réveiller : Est-ce que le chirurgien qui enlève un cancer fait preuve de ce sentimentalisme niais? Il taille dans le vif, sans états d'âme. Oui, nous sommes cruels. La naissance est un acte brutal. Notre re-naissance l'est aussi. Mais quelle jubilation de pouvoir enfin redresser la tête ! Comment un rêveur comme toi pourrait-il comprendre la beauté dégainée ?"

"Tu es un sentimental. Tu ignores que les hommes ne sont pas tous faits sur le même modèle que toi. Tu leur colles une gentille petite étiquette de "libéral", et tu t'imagines qu'ils vont agir en conséquence. Tu te trompes. Moi, un libéral quasiment américain ? Jamais ! Un patriote allemand."

"L'homme que j'ai aimé comme un frère, dont le coeur a toujours débordé d'affection et d'amitié ne peut pas s'associer, même passivement, au massacre de gens innocents. Je garde confiance en toi, et je prie pour que mon hypothèse soit la bonne ; il te suffit de me le confirmer par lettre par un simple "oui", à l'exclusion de tout autre commentaire qui serait dangereux pour toi."

D'abord éditée dans Story Magazine en 1938, puis dans le Reader's Digest, cette nouvelle sera publiée sous forme de livre en 1939, et adaptée au cinéma en 1944.

A posteriori, sa portée sera immense. En 1995, Story Press réédite "Inconnu à cette adresse" pour fêter le 50e anniversaire de la libération des camps de concentration. La nouvelle sera alors traduite en 20 langues. Le livre sortira en France en 1999 et y connaîtra églement un grand succès, avant d'être finalement publié en Allemagne en 2001. En Israël, la traduction en hébreu fut un best-seller adapté pour le théâtre. La pièce fut filmée et diffusée à l’occasion du jour de la commémoration de la Shoah.